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Repenser la masculinité : de la domination à la souveraineté

C'était au détour d'une conversation avec ma femme. Je parlais de masculinité et elle m'a arrêté : "Mais c'est quoi, vraiment, pour toi, la masculinité ?"

J'ai bafouillé quelques mots confus avant de me rendre compte que je n'avais pas de réponse. Pas une vraie. J'avais des images, des intuitions, des trucs que je ressentais sans pouvoir les formuler. Mais pas une définition claire et personnelle du sujet.

Ce qui m'a frappé ensuite, c'est que j'étais loin d'être le seul. Autour de moi, le mot "masculinité" revenait souvent — dans les conversations, dans les médias, chez mes clients. Tout le monde avait un avis. Personne n'avait vraiment pris le temps d'y réfléchir. Entre les grands textes de Bourdieu sur la domination masculine — que j'ai essayé de lire et qui m'ont rapidement largué — et la réalité quotidienne d'être un homme en France en 2026, il y avait une zone d'ombre.

Et dans cette zone d'ombre, quelque chose se passait silencieusement. Des hommes se lançaient dans des quêtes de performance, cherchaient à affirmer un statut, adoptaient des postures et faisaient souvent du tort à leur entourage au passage, sans vraiment savoir pourquoi ils en étaient là. J'en faisais partie. On agit souvent selon des définitions qu'on n'a jamais formulées, au service de valeurs qu'on n'a jamais vraiment choisies.

C'est exactement ça qui me pose problème. Et c'est exactement là que commence, pour moi, la question de la souveraineté.

Ce sujet revient constamment dans mes entretiens de coaching. Les hommes qui viennent me voir veulent transformer leur corps, retrouver de l'énergie, être fiers de ce qu'ils voient dans le miroir. Mais derrière ces demandes, j'observe quelque chose de plus profond : une motivation qui n'a souvent pas grand chose à voir avec leur propre bien-être. Ce qui les motive souvent inconsciemment, c'est le besoin d'être celui qui assure aux yeux de leur famille, de leur entourage, de la société. Et pour y arriver, beaucoup acceptent de se faire violence. Le monde du fitness moderne d'ailleurs les y encourage et propose aux femmes exactement la même logique.

La masculinité traditionnelle : dominer pour exister

La logique de la masculinité traditionnelle est simple : être un homme, c'est contrôler.

Contrôler les femmes, les enfants, les autres hommes, les ressources. Occuper l'espace. Ne jamais montrer de faille. C'est le patriarche, le guerrier, celui qui impose sa puissance pour se sentir exister. Ken Wilber, dans Une Brève Histoire de Tout, pointe quelque chose de biologiquement réel derrière ça : les études sur la testostérone, toutes cultures confondues, convergent vers la même conclusion. Cette hormone induit essentiellement deux pulsions, baiser et tuer. Ce n'est pas une insulte. C'est un fait évolutif. Et il faut avoir le courage de le regarder en face avant de prétendre le dépasser. La testostérone reste par ailleurs indispensable au fonctionnement normal du corps masculin. C'est là toute la dualité du concept : ce qui nous structure biologiquement peut aussi, sans conscience, nous gouverner et c'est là qu'une des responsabilités fondamentales de l'homme moderne entre en jeu, mais j'y reviendrai plus loin.

Cette masculinité-là avait une fonction sociale historique claire : stabiliser les hiérarchies, assurer la reproduction, produire du statut visible. Cette masculinité-là avait une fonction sociale historique claire : stabiliser les hiérarchies, assurer la reproduction, produire du statut visible. Je trouve la thèse de Wilber plutôt crédible : le patriarcat s'est construit sur des circonstances réelles : sociétés agraires, force physique déterminante, reproduction comme contrainte absolue pour les femmes. Un système qui a fait sens dans un monde où la survie dépendait de la force masculine. Comprendre son origine ne signifie pas le justifier.

Mais ce monde a changé. La domination externe est devenue une stratégie de plus en plus coûteuse et inadaptée juridiquement, socialement, psychologiquement. Le problème, c'est que les structures patriarcales ne se sont pas effondrées pour autant. Elles sont dénoncées, contestées, mais elles restent omniprésentes dans l'organisation du travail, de la famille, de la société. Et c'est précisément cette tension qui génère un malaise identitaire profond chez beaucoup d'hommes : d'un côté, la pression d'être celui qui assure ; de l'autre, l'injonction à renoncer à toute position dominante. Naviguer là-dedans sans boussole, c'est profondément déstabilisant. Et ça explique en grande partie les deux réactions opposées qu'on observe : le rejet total des attributs masculins traditionnels, ou à l'inverse leur réaffirmation extrême, comme si le patriarcat était une réponse valide à la confusion ambiante.

Ce que j'observe comme coach : la pulsion de statut

Les hommes qui viennent me voir veulent souvent, en surface, perdre du poids, reprendre de l'énergie, être fiers de leur corps dans le miroir. Mais quand on creuse un peu, il y a autre chose. Une pulsion que je reconnais parce que je l'ai en moi aussi. Une envie de s'imposer dans le monde. De prouver quelque chose. À qui ? Souvent à personne en particulier. Ou à tout le monde à la fois.

La virilité est en grande partie une construction culturelle fondée sur la peur du féminin et la nécessité de se prouver par des épreuves — de domination, d'endurance, de violence symbolique ou réelle. Le défi sportif extrême, la transformation physique brutale, le rapport compulsif à la performance : ce sont des rituels de passage modernes. Des façons de dire je suis un homme sans avoir les mots pour le dire autrement.

Le problème, c'est que cette pulsion non canalisée ne produit pas du bien-être. Elle produit du statut. Et le statut est instable par nature. Il est toujours menacé, toujours à défendre, jamais suffisant. J'ai coaché des hommes qui enchaînaient les défis physiques extrêmes sans jamais trouver la paix intérieure qu'ils cherchaient. Une fois le défi passé, deux issues : l'addiction à en trouver un autre, pour ne pas perdre cette identité construite dans la douleur et la sueur — ou l'effondrement, le retour au poids d'avant, la perte de direction, et un système qui reprend son emprise sur leur vitalité. Parce qu'on ne cherche pas la paix par la domination. On cherche à la prouver.

Ce que je propose aux hommes, c'est de se placer en dehors de ces deux caricatures également stériles : le fitness boy qui promet que les abdos vont régler les problèmes de couple, et celui qui dit qu'il faut effacer sa masculinité parce que c'est un schéma de domination. Ces deux postures ratent quelque chose d'essentiel.

Parce qu'un homme souverain peut être tout ça à la fois. Il peut être en colère et gérer cette colère. Il peut être sensible et rester solide. Il peut avoir un corps fort et ne pas en faire une arme. Il peut prendre soin de lui sans se trahir, sans se conformer aux injonctions du système, et cela de façon ancrée et durable. C'est ça, la promesse d'une approche intégrale du bien-être masculin : ne pas choisir une partie de soi. Être tout. Et construire un système qui tient dans la durée, dans la réalité d'une vie avec ses contraintes, ses hauts et ses bas.

La masculinité moderne : se gouverner soi-même

J'ai essayé de faire le point sur toutes ces contradictions que je portais. D'un côté la pulsion de domination que je ressentais en moi, de l'autre la conviction que cette voie ne menait nulle part de bon. Et j'en suis arrivé à une formulation simple, qui a changé quelque chose pour moi : la virilité moderne n'est plus une force exercée sur les autres. C'est une force exercée sur soi.

La souveraineté n'est pas un concept de développement personnel. C'est une idée politique, presque révolutionnaire dans sa logique : ne pas être gouverné de l'extérieur, se donner ses propres lois plutôt que de les subir ou de les imposer aux autres.

Concrètement, cette souveraineté s'exprime sur trois terrains.

La discipline du corps : développer et maintenir une capacité physique réelle n'est pas une quête de domination, c'est une quête de fiabilité. Le corps est la première couche de la souveraineté. Si le corps est instable, la trajectoire l'est. Non pas un corps de performance pour le regard des autres, mais un corps capable de porter, de durer, de tenir ses promesses. La confusion entre cet homme-là et l'homme toxique qui cherche à dominer sans se soucier des conséquences de cette démarche est précisément ce que je veux démanteler dans cet essai.

La clarté de direction : agir intentionnellement plutôt que de subir. Le système économique et culturel dans lequel on vit a tout intérêt à ce qu'on reste fragmentés, épuisés, dépendants de solutions externes. Être un homme souverain, c'est refuser ça. C'est construire son propre système de valeurs et de pratiques, ce que j'appelle le SMV, le Système Minimum Viable : l'ensemble des pratiques qu'on a choisi de tenir quoi qu'il arrive, non pas parce qu'on nous les a imposées, mais parce qu'on en a fait le choix en conscience. Pas un guide qui dicte chaque tournant, mais une carte qu'on apprend à lire soi-même.

La responsabilité personnelle : prendre en charge ce qu'on ressent et l'impact de ses actes sur les autres. Sans chercher des coupables, sans se réfugier dans son histoire. Dans mon travail, j'utilise les outils de la Communication Non Violente pour aborder cette dimension. La CNV part d'une idée simple : nos émotions ne sont pas provoquées par les autres ou par les événements, elles sont le signal de besoins satisfaits ou non satisfaits. Identifier ce besoin, puis choisir consciemment une stratégie pour le satisfaire : c'est ça, cesser d'être en réaction permanente pour devenir responsable de ce qu'on vit. Peu importe le passé, rester dans une logique victimaire, c'est confier le pouvoir de choisir pour soi aux autres. La prendre, c'est accepter que nos choix ont des conséquences sur nous et sur ceux qui nous entourent, et agir en conséquence.

Ce chemin demande plus d'effort que la domination. Il faut accepter de reconnaître ses erreurs, ses torts, ses faiblesses et de dresser un bilan honnête de notre situation par rapport à nos aspirations. Parce que dominer les autres, c'est finalement plus simple. On se focalise sur l'extérieur, on cherche des coupables, on réagit. Épictète l'avait formulé il y a deux mille ans dans son Manuel : il y a ce qui dépend de nous, et ce qui n'en dépend pas. Se gouverner soi-même, c'est choisir de travailler uniquement sur le premier.

Ne pas nier la masculinité toxique mais plutôt la comprendre

Les schémas de domination ne vont pas disparaître parce qu'on les condamne. Ils persistent comme stratégies archaïques de statut, et ils continueront à exister tant que des hommes n'auront pas développé d'alternative. Et comme je le disais au début de cet essai, j'estime être un homme pro égalité hommes-femmes et pourtant je ne m'étais jamais posé sérieusement la question de connaître mon avis sincère sur le masculin, fuyant ma responsabilité personnelle de réfléchir sur moi en faveur de chercher une place acceptable moralement dans le rapport de force qui existe aujourd'hui entre les sexes.

Ce que j'ai observé dans mon travail de coach, c'est que la masculinité toxique signale le plus souvent une absence de souveraineté interne. L'homme impulsif, violent symboliquement ou physiquement, obsédé par le contrôle des autres : c'est rarement un homme puissant. C'est un homme qui n'a pas accès à sa propre puissance. Et ce mode de fonctionnement mène à l'épuisement. Il positionne l'individu en réaction permanente aux autres, au monde, et l'oblige à développer des stratégies qui dégradent ses relations au lieu de construire quelque chose. Là encore, la CNV est utile : je ne suis pas en colère à cause de quelqu'un. Je suis en colère parce que je me raconte quelque chose sur une situation — qui m'éloigne probablement d'une observation tangible — et que certains de mes besoins ne sont pas satisfaits. Devenir un homme souverain, c'est aussi cesser d'être un enfant colérique pour prendre la responsabilité de ses émotions et de ses besoins.

Ce n'est pas moral. C'est mécanique. Quand on n'a pas construit la souveraineté interne, la domination est le recours par défaut. C'est l'outil disponible.

Et ça ne veut pas dire qu'il faut stigmatiser et effacer tout ce qui ressemble à de la masculinité physique ou affirmée. Avoir un corps fort, une présence physique assumée, une capacité à s'imposer dans certaines situations font partie du registre masculin et n'ont rien de toxique en soi. Ce qui devient toxique, c'est quand ces attributs sont mis au service de la domination plutôt que de la souveraineté.

Où se situer : le schéma des quatre masculinités

Ce schéma, je l'ai construit pour clarifier les vents contraires que je ressentais depuis longtemps sans pouvoir les nommer. Pour la première fois, il m'a permis de me positionner par rapport à cette question de la masculinité — pas en théorie, mais dans ma propre vie.

le schéma des quatre masculinités

Deux axes. L'axe horizontal va de l'externe à l'interne : est-ce que j'exerce ma puissance sur les autres, ou sur moi-même ? L'axe vertical va de l'impulsif au discipliné : est-ce que j'agis depuis mes pulsions brutes, ou depuis une intention consciente ?

Ces deux axes dessinent quatre quadrants.

La domination impulsive : c'est la masculinité toxique dans sa forme la plus crue. Violente, réactive, centrée sur le contrôle des autres sans aucun contrôle de soi.

La domination disciplinée : c'est le patriarcat classique. Organisé, stratégique, mais toujours au service de l'emprise sur les autres. Un homme qui se gouverne bien... pour mieux conforter sa domination sur les autres.

La souveraineté impulsive : c'est le piège du pseudo-développement personnel narcissique. On parle de soi, on travaille sur soi, mais on reste gouverné par ses pulsions du moment. L'introspection devient un autre terrain de performance, de violence, de comparaison.

Et puis il y a la souveraineté disciplinée. C'est là que j'essaie de me situer. C'est là que j'invite les hommes avec qui je travaille à tendre. Une puissance orientée vers l'intérieur, exercée avec intention, constance et responsabilité, au service d'une vie qui correspond à ce qu'on est vraiment.

Si vous voulez comprendre comment construire concrètement ce chemin, c'est par ici.

Alors c'est quoi être un homme en 2026 ?

Peut-être simplement quelqu'un qui a arrêté de chercher à se prouver. Ni dans la domination des autres, ni dans la performance pour le regard social, ni dans des défis qui s'enchaînent sans jamais combler le vide. Mais au service d'une vie authentique. Constater ce qui est en soi sans jugement — observer ses besoins réels, ses résonances profondes, et développer une vigilance curieuse face à ses propres certitudes.

Quelqu'un qui a compris que la puissance masculine la plus durable, c'est celle qu'on exerce sur soi-même. Pas parfaitement. Pas tout le temps. Mais avec suffisamment de constance pour rester debout dans un monde qui préfère nous voir dépendants.

Être un homme souverain, ce n'est pas être parfait. C'est s'affranchir des conditionnements sociaux pour vivre pleinement selon ses valeurs profondes et choisir consciemment comment on habite nos liens et nos impacts sur les autres.

Hugo